musique, lutherie déjantée

musique, lutherie déjantée

La Clinique du docteur Sifoné - Episode 5 : Tatou, t'es où Tatou? (ou l'art de se mettre à table sur l'Île Fantastique)

Source Wikipédia :

Les tatous (Cingulata) sont un ordre de mammifères placentaires d'Amérique tropicale et subtropicale du super-ordre des xénarthres (anciennement super-ordre des édentés ). À côté des tatous actuels tous rangés dans la famille des Dasypodidae, on distingue aussi les glyptodons, espèces fossiles classées dans une autre famille, celle des Glyptodontidae. Leur régime alimentaire est principalement composé d'insectes (chenilles, fourmis, larves...), et éventuellement complété de baies ou de fruits tombés au sol.

Ils sont reconnaissables à leurs plaques cornées formant une carapace défensive lorsqu'ils se roulent en boule.

 

 

Attention les amis, les images que vous allez voir vont vous choquer...

 

J'ai accepté, à la demande d'une amie et collègue, de remettre en état un instrument à cordes originaire de Bolivie appartenant à son père. Pour être plus précis, il s'agit d'un charango, une sorte de guitare à 10 cordes (5 cordes doublées) de petite taille, dont la caisse est faite avec une carapace de tatou, animal tout mignon d'Amérique du Sud.

Bon déjà, c'est dur de se dire qu'on va opérer sur un cadavre (et je ne parle pas des problèmes avec les assos du type L.214), mais quand j'ai vu le travail, mon cerveau s'est retourné dans ma boîte crânienne. Comment avait-on pu faire ça à un instrument de musique ? Comment avait-on pu autant maltraiter un animal (même mort, séché, tanné et tout ce que tu voudras) ?

Il semblerait que ce pauvre charango ait fait une chute assez violente....

 

 

 

Oh mon pauvre tatou, comme tu as dû souffrir...

Et surtout, pourquoi t'avait-on laissé sans soin pendant près de 30 ans, abandonné de tous ? Mon pauvre petit, tu es arrivé à la Clinique du Docteur Sifoné, ne t'inquiètes pas, ça ne fait pas mal.

On va te retaper, petit tatou, un petit lifting s'impose de toute façon, et vu que je t'ai pris sous mon aile, en plus on va te changer de teint, car je vois bien sous la croûte de poussière qui t'habille que tu mériterais un joli teint plus rouge que celui que tu as actuellement. Bon, par contre, je te retapisserai pas de marquetteries, parce que déjà je trouve ça moche quand ça se décolle, et puis en plus, c'est pas trop ma spécialité, et enfin, même si j'ai envie de conserver ta jolie rosace, je ne suis pas sûr de pouvoir la retirer de ta vieille fracture de table sans la casser (mais bon, je vais essayer quand même).

 

Bon, ça y est ? t'es rassuré ? Alors, il ne reste plus qu'à s'y mettre vraiment.

 

Tout d'abord, avant de réparer, on décolle ce qui est cassé... et sans martyriser le pauvre tatou s'il vous plaît, un peu d'alcool à 70° un couteau souple et le tour est joué (merci à Pascal, ébéniste à Guémené-Penfao pour le conseil), non sans avoir transpiré un bon seau de sueurs froides (casse ? casse pas ? ouf, casse pas).

 

 

 

Ensuite, on finit de déshabiller (mécaniques, poussière) et on passe à l'étape suivante : la nouvelle table.

J'ai choisi (enfin, j'ai sous la main) du sapelli (famille de l'acajou) pour réaliser la table, seulement, il faut que je réduise son épaisseur de 3 mm à 1,5 mm pour être calibré comme il faut. N'ayant pas de rabot magique, il a fallu que je bricole une table à poncer pour parvenir à mon résultat. Quelques heures de bidouille plus tard, la machine était prête à fonctionner.

 

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Que c'est long de poncer 1,5 mm d'épaisseur de bois ! surtout avec une machine dont l'autonomie de fonctionnement est restreinte (en gros 40 minutes maxi)... Mais avec un peu de patience on y arrrive.

De cette planche il faut dégager la table, ce que je fais en reportant la vieille table fracturée au crayon puis avec un coup de scie à chantourner pour le contour... et au couteau pour la rosace (je me suis fait deux ou trois frayeurs avec la scie et je ne voulais pas être forcé de recommencer depuis zéro). Tiens, et puis, puisque je ne récupère pas la belle rosace ouvragée de l'ancienne table, je vais te lui faire une jolie gravure que j'incrusterai avec un peu de pâte à bois pigmentée par mes soins.

Côté découpage, j'ai pris aussi le temps de refaire une grosse poignées de petites cales qui serviront à fixer solidement la table sur la carapace.

 

 

Bon, toutes les pièces du puzzle sont réunies, y a plus qu'à faire chauffer la colle... Ben oui, parce qu'en plus on n'utilise pas n'importe quoi pour coller, môssieur madâââme, non non... Après quelques recherches, j'ai appris que les colles utilisées pour ce genre de lutherie étaient, à l'instar de l'instrument, d'origine animales (plus précisément un mélange de colle d'os et de nerfs appelée colle forte d'ébénisterie), et l'application se fait... à chaud. Alors, bain-marie, pinceau et c'est parti. Au bout de presque trois heures (oui, c'est délicat, il faut pas se rater sinon, on recommence), notre tatou commence à retrouver un peu d'éclat... mais on est loin du résultat final. Encore quelques étapes seront nécessaires, patience mon petit tatou, tout vient à point à qui sait attendre.

 

 

Voilà, tu commences à te sentir revivre, mais il te semble que tu prends l'air de partout, tatou. C'est normal, on va bien colmater le tour de la table avec de la pâte à bois, histoire de consolider la tenue de la table déjà, et aussi pour que le son que tu produiras ne sorte que par la rosace et soit bien projeté devant toi. Donc, on sort les spatules, la pâte à bois, quelques pigments (noir et sienne brûlée feront une jolie teinte chocolat pourri qui se rapproche de ton ancien habillage) et on beurre ! Heu, non, on va faire ça proprement, du coup il faut y revenir par trois fois pour obtenir quelque chose d'assez homogène. Puis on ponce le tout pour que ce soit agréable à toucher.

Arrrhhhhh, je trépigne d'impatience tout autant que toi, tatou... y a plus qu'à coller le chevalet, du coup je strie son emplacement au couteau, pour augmenter la prise. Et puis après on vernit, dix couches ne seront pas de trop, et enfin, enfin, on opère un polissage, histoire que ça claque un peu quand même.

 

 

Eh bien tu vois, ça y est, te voilà ressucité (enfin presque) ! Allez petit tatou, un bon nettoyage (décrassage même) de la touche et des mécaniques que je te réinstalle (j'en profite au passage pour les visser, ce qui n'avait pas été fait à ta naissance) et tu es prêt pour l'encordage. Dix cordes, pas moins, et il a fallu que j'en casse une ! Heureusement pour toi, j'avais une corde de ukulélé de même diamètre qui traînait par là... elle est pas de la même couleur ? et alors ? tu vas quand même pas nous chier une pendule pour ça, non ? Alors voilà, Môssieur le tatou n'a pas joué depuis plus d'un quart de siècle, et quand il se retrouve de nouveau prêt à le faire, il se plaint ? Meuh non, je plaisante voyons. En tout cas, je suis bien content de te voir tout pimpant, sur ton joli tapis de velours, et je pense que ton propriétaire va être aussi tout heureux de te revoir.

Allez, après-demain tu quittes la clinique du docteur Sifoné... je te souhaite plein d'aventures musicales mon petit.

 

 

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Et surtout, ne reviens jamais, par pitié, ne me fends pas (la table) le coeur une deuxième fois, ce serait trop dur, j'm'en remettrai pas...



27/01/2017
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