musique, lutherie déjantée

musique, lutherie déjantée

La Clinique du Docteur Sifoné - épisode 9 : Maurice sauvé des eaux, ou quand on fait peau neuve tout baigne.

L'histoire que je vais vous conter aujourd'hui est un peu triste, mais ne vous inquiétez pas, c'est comme dans les contes de fées, ça se termine bien...

Il était une fois, il y a bien une vingtaine d'années, un jeune étudiant qui pratiquait la musique.

Il jouait de la basse, sur un vieil instrument qu'il aimait beaucoup, une jolie Italienne du nom de Eko 1100.

Sa ligne racée, sa jolie robe à face bleue et dos blanc pailletés, son merveilleux liséré doré... en fait, cette antiquité des late sixties avait en effet tout pour lui plaire, hormis quelques interrupteurs qui le gênaient un peu pour jouer son rock survolté ou sa pop aérienne.

 

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Bon peut-être qu'il ne savait pas à quel point il l'aimait et que ce qui arriva n'aurait pas dû arriver...

 

En ce temps-là où il avait vingt ans (pour paraphraser l'idole de ma mère, le grand philosophe visionnaire Pierre Bachelet), il jouait donc, mais laissait aussi son instrument traîner dans des endroits un peu déconseillés, en l'occurence dans la cave de son immeuble.

Or, par une nuit de déluge, la dite cave se retrouva inondée, et la belle Eko faillit se noyer.

Non, en réalité, elle se noya.

 

Je vous avais prévenu, vous pouvez sortir vos mouchoirs.

 

Le jeune homme, s'apercevant du drame, fut éploré. Il tenta de ranimer sa dulcinée, en lui pratiquant le bouche-à-bouche et des massages cardiaques.

 

Euh, non là je crois que je déconne un peu.

 

Sortie de la cave et mise au sec, la pauvre basse avait tellement souffert qu'il dût se résoudre à retirer toute l'électronique, pickguard compris. Tout avait pris l'eau, et l'oxydation avait fini l'œuvre que le temps avait entamé. Pour être clair, la basse venait de subir un vieillissement accéléré, et se trouvait désormais à l'article de la mort.

 

Fou de chagrin, il tenta avec un ami, et ses maigres moyens d'étudiant, de lui redonner vie. Ils lui fabriquèrent un nouveau pickguard en contreplaqué dans lequel venait se placer un micro pour guitare folk. Oui ! vous avez bien lu ! Du contreplaqué et un micro de guitare folk !

 

Je vois déjà certains se lever, crier à l'hérésie, mais on fait avec ce qu'on a, surtout quand on n'a pas grand-chose.

Je ne le blâmerais pas, ayant moi aussi fait pas mal de bricoles un peu sauvages et pas toujours de bon goût.

 

La belle Eko, désormais défigurée, a continué à jouer pendant plusieurs années.

Un jour, le jeune homme l'abandonna cependant. Il avait acheté une nouvelle basse, pensant que sa dulcinée ne valait plus la peine d'être choyée. Et Eko fut reléguée dans un grenier (mais au sec cette fois-ci).

Fin de l'histoire.

 

Enfin, pas vraiment.

 

Un beau jour, une vingtaine d'années plus tard (environ, je n'ai pas la chronologie exacte de cette histoire), le jeune homme qui avait mûri, pris des cheveux gris et attrapé des enfants (une terrible MST dont on ne peut ni ne veut guérir), se retrouva nez à nez avec son amour de jeunesse. Sa mère, en voulant vider le grenier, avait ressorti Eko et le jeune homme eut alors des remords.

C'est vrai qu'elle était chouette, et que si il avait eu les moyens à l'époque du drame, il l'aurait réparée.

 

C'est donc par un frais matin de février que je reçus un mail de Pierre (c'est le prénom de notre héros), me demandant aide et conseil pour redonner un coup de jeune à sa basse. Sans revenir au modèle original, mais en essayant d'en garder l'esprit.

 

Emu par son histoire, je ne pouvais qu'accepter.

 

Il vint donc à la maison m'apporter cette pauvre basse qui ne demandait qu'à revivre.

 

Voilà ce que je découvris.

Une carcasse. Couverte par des années de poussière. Mais dès le premier regard, je sus qu'elle vibrerait à nouveau.

 

 

Il y avait en effet pas mal de boulot. Un gros nettoyage pour commencer ; le corps, le manche, et les mécaniques étaient sédimentés par la poussière. Le chevalet avait perdu une vis, et le chrome était bien piqué...

Il fallait refaire un pickguard, installer de nouveaux micros et potentiomètres, trouver de jolis boutons à mettre dessus... Et puis, si possible trouver des pièces collant avec l'esprit d'origine, sans forcément le respecter à la ligne.

 

Pour l'électronique, Pierre ne voulant pas s'embarrasser des interrupteurs d'origine, j'optai pour un circuit typique JazzBass (2 boutons de volume, 1 de tonalité). Le plus compliqué fut de trouver des micros ayant un look vintage qui colle avec le style de l'instrument. Après avoir fureté sur les sites de pièces d'origine d'occasion, je me rendis compte que ce serait coûteux de retrouver les micros natifs, et sans certitude d'avoir un son correct. Je pris donc le chemin de mon fournisseur habituel, et trouvai des micros type Hofner (vous savez les basses violon comme celle de Paul Mc Cartney) qui feraient tout à fait l'affaire.

Pour refaire un pickguard, j'ai acheté une plaque à découper coloris Red Tortoise, en 3 plis, avec un pli noir au centre.

Pour les boutons de potards, je reluquai d'abord sur internet, sans trouver la pièce désirée, ou alors trop cher. Il fallut ensuite voir mon ami Joël (qui fut bassiste du célèbre groupe les Résidus) pour fouiner dans sa collection de boutons de TSF. J'en glanai quelques uns, sans être totalement convaincu. Finalement je choisis une troisième voie, celle que je préfèrais, le Do It Yourself et le travail du bois...

 

 

Tout était prêt... y avait plus qu'à se mettre au travail ! Nettoyage du corps à l'alcool et l'huile de coude, la touche à l'huile de citron, etc... Découpe du pickguard, biseautage des bords, perçage des trous pour les micros et les potards... Mise en place des composants du circuit électronique et des micros puis soudures.

 

 

Au bout de quelques heures de travail, la belle Eko avait repris des couleurs, et de son charme plus tout à fait originel. L'opération terminée, il ne restait plus qu'à poser pour la postérité.

 

 

Pierre repassa chercher sa belle à la maison, et repartit pour de nouvelles aventures avec Jorge Bernstein and the PiouPiouFuckers, arborant désormais une basse au potentiel kitschissime (c'est pas de moi, c'est de lui), le sourire aux lèvres...

 

Je vous l'avais dit, ça se termine bien, vous pouvez ranger vos mouchoirs. Allez, au lit maintenant.



03/07/2018
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